Dans son nouveau livre, j’ai vendu mon âme en Bitcoins, le journaliste Jake Aldestein raconte l’histoire de la naissance de Bitcoin et comment cette crypto-monnaie a donné naissance au premier cybervol.
2014. Une date qui reste gravée dans la mémoire de la communauté crypto : MT. GOX, alors mastodonte du trading Bitcoin, s’écroule, victime d’un piratage massif. Mark Kerpalès, Français à la tête de la plateforme, se retrouve menotté, accusé par la justice japonaise d’avoir détourné près de 500 millions de dollars. Ce casse virtuel, inédit à l’époque, a secoué tout l’écosystème. Jake Adelstein, journaliste américain installé au Japon depuis trois décennies, a décortiqué cette histoire dans son livre. Spécialiste des affaires judiciaires nippones et des milieux yakuza, il explore la genèse de Bitcoin et l’émergence parallèle de la fameuse Route de la soie, premier supermarché en ligne de la drogue. Pour lui, l’époque pionnière, pleine de promesses et d’utopies, a laissé place à la désillusion.
Vous avez suivi de près l’essor fulgurant du Bitcoin et le tout premier vol virtuel. Quel regard portez-vous aujourd’hui sur cette crypto-monnaie ?
Jake Adelstein : Je m’en méfie davantage qu’avant. Quand le scandale MT. GOX a éclaté, j’ai voulu comprendre ce qu’était réellement Bitcoin. En creusant, j’ai découvert qu’on le surnommait parfois « l’or numérique » : impossible à falsifier, impossible à cloner, et limité en quantité. L’idée de pouvoir transférer de l’argent, sans frais bancaires ni intermédiaires, me paraît séduisante. J’ai lu le livre blanc de Satoshi Nakamoto, le fondateur mystérieux. Il y a un attrait évident à disposer d’une monnaie qui échappe à toute autorité centrale, avec un système de transactions sécurisé et fiable. Pourtant, même quand le Bitcoin valait 3000 dollars, je trouvais son prix largement gonflé. Sa valeur repose uniquement sur la confiance collective, rien de tangible derrière. C’est cette fragilité qui rend son cours aussi instable.
Dans votre ouvrage, vous revenez sur la naissance parallèle de la Route de la soie et de MT. GOX. Selon vous, la monnaie virtuelle a-t-elle bouleversé les pratiques criminelles ?
À mes yeux, c’est justement l’usage criminel qui a propulsé Bitcoin. Se procurer des Bitcoins avant MT. GOX relevait du parcours du combattant. Si Satoshi Nakamoto reste le fondateur, Mark Kerpalès a joué le rôle du grand évangélisateur. Dès que le site intègre Bitcoin, la Route de la soie fait son apparition, et un article de Gawker en 2011 la propulse sur le devant de la scène. À partir de là, le prix du Bitcoin s’envole.
Vous affirmez l’innocence de Mark Kerpalès, alors que la justice japonaise a tranché différemment.
C’est presque absurde : toute l’affaire a démarré parce que Mark est allé solliciter la police après avoir découvert que sa société avait été piratée. Mais comme il avait déjà eu des démêlés judiciaires, il a servi de coupable tout trouvé. Il faut aussi remettre les choses dans leur contexte. Mark a choisi le Japon, un pays où l’administration laisse faire ce qu’elle ne comprend pas. C’est ainsi que Tokyo est devenue capitale mondiale des cryptos : les pouvoirs publics, dépassés, ont laissé carte blanche. Sauf que le destin n’a pas été du côté de Mark Kerpalès, qui découvre le piratage juste au moment où l’État commence à resserrer la vis. Il est devenu le fusible idéal.
Pensez-vous que Mark Kerpalès pourra être blanchi par la justice japonaise ?
J.A. Honnêtement, j’en doute. Les procédures peuvent encore traîner six ans. Il a déjà été reconnu non coupable de certains chefs d’accusation, mais une peine avec sursis reste possible. Et même s’il obtenait une relaxe, le parquet ferait systématiquement appel, à l’infini.
Votre livre évoque le véritable responsable, Alexander Vinnik, un Russe. Pourquoi le Japon n’a-t-il pas poursuivi cette piste ?
J.J. Les États-Unis ont pointé Vinnik comme principal suspect, mais le Japon a refusé de creuser, arguant d’un manque de confiance envers les procureurs américains. Pourtant, il a été condamné pour le piratage d’une autre société, Bitcoinica, en 2014. Ce qui frappe, c’est le soutien inconditionnel que lui apportent certains médias russes, surtout à droite. Ils dénoncent son incarcération et s’opposent à son extradition vers la France. Selon moi, il aurait blanchi de l’argent pour des proches de Vladimir Poutine, ce qui expliquerait cet intérêt. Mais je préfère ne pas trop m’avancer sur ce terrain…
Revenons à Silk Road : comment expliquez-vous la réussite du site ?
J.A. À l’origine, les gens ont trouvé un usage très concret à Bitcoin : acheter des substances récréatives. Ce qui m’a frappé, c’est que Ross Ulbricht, le fondateur, était un ancien scout. Il ne voulait pas vendre de produits dangereux. Des agents du FBI m’ont confié que, sur les débuts du site, la communauté était si impliquée que les produits, testés, affichaient une pureté de 97 %. En réalité, ce que proposait Silk Road était bien moins risqué que ce qu’on trouvait dans la rue.
La crypto-monnaie, c’est toujours la loi du plus fort ?
J.A. Les jours de l’anarchie totale sont comptés. À part dans des pays comme la Russie, où des réseaux illégaux subsistent, la régulation arrive, portée par les banques. À terme, les crypto-monnaies seront intégrées dans le système, avec des frais réduits comme principale différence. Bitcoin restera sans doute la référence, la plus ancienne et la plus connue.
Mais il faut bien l’admettre : les idéaux initiaux se sont évaporés. Aujourd’hui, il ne s’agit plus de changer la société, mais de chercher le profit facile. Certains continuent d’y voir un outil d’émancipation, mais il existe aussi une ferveur quasi mystique autour de ces technologies. Beaucoup s’imaginent que Bitcoin bouleversera tout, alors qu’au fond, c’est juste une nouvelle manière de payer, rien de plus renversant.
Par ailleurs, l’avenir du Bitcoin m’interroge. Sa consommation énergétique démesurée m’inquiète, et que se passera-t-il quand la dernière unité aura été minée ? Plus aucune récompense, plus personne pour faire tourner les serveurs qui garantissent la fiabilité du système. Tout pourrait basculer d’un coup.
Le livre « J’ai vendu mon âme en Bitcoins », publié aux Éditions Marchialy, est disponible en librairie à partir du 7 mars.
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